DIAMOND ISLAND de Davy Chou, par Josiane

Découvrez l’article de Josiane Bataillard sur DIAMOND ISLAND de Davy Chou. En salle à partir du 25 janvier 2017.

Drame de Davy Chou, France – Cambodge – Allemagne
Durée : 1h39
Avec : Sobon Nuon, Cheanick Nov, Madeza Chhem

Synopsis : Diamond Island est une île sur les rives de Phnom Penh transformée par des promoteurs immobiliers pour en faire le symbole du Cambodge du futur, un paradis ultra-moderne pour les riches.
Bora a 18 ans et, comme de nombreux jeunes originaires des campagnes, il quitte son village natal pour travailler sur ce vaste chantier. C’est là qu’il se lie d’amitié avec d’autres ouvriers de son âge, jusqu’à ce qu’il retrouve son frère aîné, le charismatique Solei, disparu cinq ans plus tôt. Solei lui ouvre alors les portes d’un monde excitant, celui d’une jeunesse urbaine et favorisée, ses filles, ses nuits et ses illusions.

Davy Chou remporte à Belfort en 2011, le prix One + One, un prix décerné au film qui a la meilleure et la plus intéressante bande son, pour Sommeil d’or
«Mon grand-père était un grand producteur de cinéma, je ne l’ai pas connu, il est mort en 1969.»
Parce qu’il a solidement ancré son cinéma dans l’Histoire avec ce premier long métrage, il a aujourd’hui la taille pour réaliser une fiction actuelle, onirique et réaliste. Un hommage à ce grand-père, peut-être.

Davy Chou, dans sa fonction de témoin lucide d’un nouveau Cambodge, donne à ses images une force frémissante d’émotions.

Des lumières contrastées entre – le faste, le luxe, de la ville nouvelle, nuits balayées par les phares et les enseignes – et les ocres, les verts profus du village que ces jeunes ont quitté. Entre deux rives, il faudra choisir.

Des musiques aussi. La bande son, particulièrement riche, poursuit ce que le Sommeil d’or révélait déjà, l’amour des Cambodgiens pour les chansons d’amour et de nostalgie. Des sons réels des moteurs des scooters balayant la nuit, des grues griffant le ciel, des compositions originales entre tradition et modernité.

Des comédiens expressifs, saisis dans l’expression de leur pudeur, de ce qu’ils révèlent et cachent. Une patience de l’image, une place importante parfois entre les répliques d’un dialogue, là où s’insinue le doute ou le déchirement.

Les cœurs balancent. Des jeunes ont cédé ou céderont au mirage d’un néo-colonialisme déguisé en appâts pour touristes nantis, d’autres resteront de l’autre côté – ouvriers-ères des chantiers logés dans un bidonville – avec la même envie de chanter l’amour, frêle, passionné, ou si vite en allé.

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L’interview de Day Chou réalisé par Josiane Bataillard lors du festival Entrevues en 2011
Davy Chou remporte à Belfort en 2011, le prix One + One, un prix décerné au film qui a la meilleure et  la plus intéressante bande son. Interview réalisée en 2011 par Josiane B.

A travers un documentaire qui ne cesse de rejoindre une fiction, celle de sa famille et du cinéma cambodgien – détruit par les Khmers dans les années soixante dix – et la fiction nouvelle qui pourra émerger aujourd’hui, Davy Chou propose une exploration éclatée autour de ce qu’il nomme « un centre absent », soient tous ces films populaires à jamais disparus.

JB La dédicace : « à ma mère, à ma tante, à mon grand-père » dit-elle votre histoire familiale ?

Davy Chou : Mon grand-père était un grand producteur de cinéma, je ne l’ai pas connu, il est mort en 1969. Mais ma mère et ma tante qui sont ses filles ont des souvenirs de tournage, évoqués au début du film, alors qu’elles étaient fillettes. Elles nous ont beaucoup aidé pour la traduction de tous les rushes et ont été critiques, ma tante sur le contenu historique, ma mère sur le montage.

Par exemple, les deux longs plans séquence, celui sur Ly You Sreng et celui de Ly Bou Yim – ce sont deux frères – n’ont trouvé leur place définitive qu’après l’avis de ma mère, je ne devrais peut-être pas le dire, mais !

Ces deux frères sont montrés dans des cadrages différents, est-ce pour signifier leur singularité ?
Ly You Sreng, tout a son émotion, est dans une immense véranda baignée par la luxuriance de la végétation, tandis que Ly Bou Yim qui ne laisse rien paraître d’une blessure ancienne, est en contre jour d’un cadre de fenêtre qui ouvre sur un ciel bleu et le fantastique de ses évocations.
Souvent les témoins ont choisi les lieux où nous allions filmer, chez eux, près d’anciens cinémas, même s’il n’en reste rien, parfois ils nous ont emmenés sur des lieux de tournage en pleine nature…

A propos de Hemakcheat, cinéma de 1000 places aujourd’hui en ruine, habité par 116 familles pauvres, est l’objet d’une grande attention de votre part, comme s’il avait encore son âme de cinéma.
Ces familles et des jeunes y vivent dans des conditions très précaires : un seul point d’eau, une toilette, les douches, on les prend dehors avec un tuyau, ils n’ont rien à faire – pas de travail – et tous sont rivés à l’écran de télévision comme s’ils étaient les fantômes des spectateurs d’autrefois.

C’est étonnant de voir les hommes et les femmes, vieux ou jeunes, accrochés à l’écran, mais d’une manière autre que chez nous.
Oui, ils ont un regard… Une virginité du regard.

Norodom Shianouk le roi a été un grand cinéaste, vous n’en parlez pas, pour quelle raison ?
Il est cité par le réalisateur filmé dans sa chambre, mais je n’ai pas pu rencontrer le roi trop âgé qui ne donne plus d’interviewes, et tous ceux qui l’évoquaient le faisaient avec tellement d’admiration que cela devenait trop lisse. De plus ses films tournés en français étaient destinés à une élite, tandis que je ne me suis intéressé qu’au cinéma populaire.

Ce cinéma populaire est traversé par une mythologie d’êtres étranges à nos yeux et en même temps par une rêverie, toujours la même, celle d’un idéal d’amour pur, éternel….
Il y a tout l’univers des dieux, des déesses, des animaux fantastiques dont les vies croisent celles des hommes, dans un monde qu’on dirait kitch ici, bercé par des chansons, dont la musique dit à la fois la joie et l’extrême mélancolie pour des amours idéales mais contrariées.

Il faut dire que le Cambodge a eu Sin Sisamouth, un compositeur et chanteur qui a donné, à travers sa « voix d’or » une expression à cette nostalgie. Ces chants sont encore repris dans les karaokés.

Votre parti pris de montage reflète à la fois votre travail mais aussi l’histoire du cinéma cambodgien, expliquez-vous.
Pour parler de films disparus, on ne peut que tourner autour d’un vide, explorer à chaque nouvelle séquence une autre approche, tenter de nouvelles stratégies, faire des hypothèses. En fait l’histoire du cinéma est partout dans les lieux ou absence des lieux, à travers les affiches, la musique, auprès des cinéphiles, des témoins et de la jeunesse actuelle qui commence à s’intéresser à ce passé …

Il m’a semblé que le film se déroule entre un lever de soleil et un coucher, est-ce exact ?
Le lever est perçu comme tel mais c’est en fait un coucher déroulé à l’envers, une double métaphore celle d’un passé sombre et celle d’un nouveau jour. Le dernier plan est une projection sur un grand mur de briques à l’intérieur de Hemakcheat, de quelques extraits de la trentaine de films sauvés, alors que les têtes des spectateurs sont levées vers ces images, la fiction et le passé qui surgissent.

Davy Chou, Festival Entrevues 2011, à Belfort

Retrouvez les mots de Josiane sur son blog : Les mots des rives

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