I’m not your negro par Inès

Découvrez la critique de Inès Kieffer sur le documentaire Je ne suis pas votre nègre de Raoul Peck

Au cinéma Pathé de Belfort à partir du 14 juin.
Retrouvez la sélection lecture autour de ce film par Matthieu de la librairie Le Chat Borgne

     C’est un film téméraire, un documentaire monument, un voyage obligé dans l’histoire car, comme le rappelle si justement James Baldwin, l’histoire c’est le passé, certes, mais c’est aussi, et avant tout, le présent.

Je ne suis pas votre nègre avait tout d’un pari audacieux et dangereux, tout d’abord à cause de son genre cinématographique — le documentaire —  car il est facile de basculer dans les poncifs ou dans la simple énonciation de faits, surtout lorsque l’on s’attaque à la question de la condition des Noirs aux Etats-Unis, thème foisonnant mais périlleux à raconter. Raoul Peck, le réalisateur (qui est aussi l’actuel président de la Fémis, et l’ancien Ministre de la Culture de la République d’Haïti) a eu l’idée géniale — car c’est le terme approprié ici — de reprendre un texte de James Baldwin, célèbre écrivain américain, à l’œuvre incroyablement riche et intéressante, rédigé en 1979 et inédit jusqu’alors, intitulé Remember this House, pour en constituer la pierre angulaire de son film.

Ce très beau texte traite des relations de Baldwin avec les leaders et amis qu’étaient pour lui Malcolm X, Medgar Evers et Martin Luther King, mais aussi de ses souvenirs, et de ses pensées mises sur le papier durant l’écriture du manuscrit malheureusement inachevé. Dans la version française, sa lecture est assurée par Joey Starr, l’ex rappeur prodige de NTM, groupe emblématique des années 90, qui a aussi interprété plusieurs rôles au cinéma depuis (Polisse, L’amour dure trois ans, Le bal des actrices…). Joey Starr s’approprie le texte de James Baldwin de manière très juste, parce qu’il réussit l’exploit de ne jamais verser dans l’émotion et de rester très sobre. Sa voix se substitue habilement aux images montrées sur l’écran, qui sont elles-mêmes extrêmement fortes (on pense notamment aux extraits de discours de Martin Luther King, Malcolm X ou de James Baldwin, figures emblématiques et charismatiques, extraits eux-mêmes opposés aux photos montrant des manifestants favorables à la ségrégation, qui arborent fièrement des pancartes).

Le pari était audacieux, effectivement, mais il se révèle très réussi.

Le spectateur — cinéphile ou non — retrouvera également des extraits de films, classiques ou œuvres au succès moins retentissant tels que King Kong (Merian C. Copper, 1933), Devine qui vient diner (Stanley Kramer, 1967), Images de la vie (John M. Stahl, 1934) ou encore La ville gronde (Mervyn LeRoy, 1937) pour n’en citer que quelques-uns. Certaines images paraissent ainsi totalement décalées à côté des propos tenus par James Baldwin, dont chaque phrase déconstruit peu à peu la société américaine, blanche et privilégiée.
Nous devenons donc témoins de l’histoire à notre tour, par le biais de ce documentaire absolument incroyable. C’est à nous, spectateurs, que l’on annonce l’assassinat de Martin Luther King, au bord d’une piscine, après l’écoute d’un morceau de jazz entrainant. La brutalité de la nouvelle des assassinats de ces trois grands hommes, qui ont tous, à leur manière œuvré pour l’histoire, contre la ségrégation et qu’étaient Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King, contraste avec le climat de paix qui émane directement des séquences précédant la nouvelle de leur décès ; l’eau turquoise de la piscine, Palm Springs, ou encore le coucher de soleil auquel le réalisateur oppose, en transparence, les excuses filmées d’hommes politiques américains divers et variés. Je suis désolé, pardon, excusez-moi, tout cela est balayé par les propos de Baldwin, par l’intermédiaire de JoeyStarr (et de Samuel L. Jackson dans la VO), passeur habile, navigant du texte à l’écran sans jamais s’y perdre, ou par la retranscription fidèle des discours de l’écrivain : « La tragédie, c’est que tous ceux qui prétendent s’en soucier s’en fichent en réalité ».
 Raoul Peck et James Baldwin nous font entendre en 1h30 de film les voix de ceux qu’on a fait taire des années, et c’est peut-être cela la force principale de ce documentaire voyage.

Inès

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