Fox -trot par Josiane

Fox-Trot, un film de Samuel Maoz
France, Israël, Allemagne, 2018, 1h53
Au cinéma dès le 20 juin 2018

Je regarde ce film le jour où une partie de l’ambassade américaine – la partie symbolique – est transférée à Jérusalem et que l’on dénombre les morts à Gaza, 53 et les blessés plus de 2500,  quel « jour glorieux ! » s’est exclamé le premier ministre ! Je le rédige en ce jour anniversaire de la Nakba, jour de la Catastrophe pour les Palestiniens. (15 mai 2018)

70 ans d’une Histoire tourmentée, qui renvoient à  deux millénaires de diaspora juive et à la Shoa.
70 ans d’une Histoire dans laquelle se confrontent bien d’autres puissances, les petits maîtres du grand jeu.

Dans Fox-Trot, la fatalité est cet étau tragique qui étreint la famille Feldman. Un couple aisé de Tel Aviv et leurs deux enfants, un fils à l’armée quelque part, une fille encore à la maison.
Scie ou roue dentée d’une réalité qui grince.

« À la guerre comme à la guerre »
A peine un « dossier » est-il « ouvert (qu’il est) refermé ».  C’est le mode d’enquête pratiqué par Tsahal. Tout peut arriver, tout est justifié. L’erreur, et quels que soient les dégâts connexes, n’entrave en rien l’assurance et l’assise de cette armée forte de tous les droits.
La souffrance infligée aux Palestiniens se mesure en km2 de terres occupées, en violation des accords de 1967, en sous-développement économique, en nombre de morts… à un point tel que cela risque de susciter une désespérance passive, en Occident et même chez leurs voisins arabes, occupés à d’autres enjeux de taille.
Pour autant, le processus de reconnaissance qui pourrait avoir lieu, ne peut se priver – ici je relaie, il me semble,  le point de vue du scénariste réalisateur Samuel Maoz –  de dire et redire, montrer et faire entendre, que la société israélienne est schizophrénique, en elle-même.

Les Feldman sont aisés, agnostiques, et comme la plupart des habitants de Tel Aviv, ils  veulent vivre et prospérer, tout aussi égoïstement que nous, en France.
Mais ils deviennent, en raison de « l’annonce » [1] les jouets malheureux d’une erreur, puis d’une bonne nouvelle et finalement de l’inéluctable annonce.
Le destin les plombe comme la caméra les surplombe par des prises de vues zénithales, qui les écrasent, les montrent si petits, assimilables à des jouets.

Leur destin est filmé de près. Des plans longs sur les  visages font ressentir la montée de l’émotion, proche des larmes, de la colère ou de l’égoïste joie, suivant les nouvelles que l’armée distille, par les subalternes qu’elle envoie. Ils ne savent jamais rien de plus que ce qu’ils ont à dire et il faut en passer par des connaissances pour avoir quelque explication supplémentaire.
Leur destin nous est quasiment imposé ; par des prises de vue dans des lieux dont l’étroitesse nous contraint : enfilade d’un couloir, toilettes… par le contrejour : on veut se concentrer sur le visage qui se révulse et l’œil fuit au travers de la lumière qui cerne ce visage. Lumière blanche de l’Histoire, page blanche trop écrite ou à écrire, d’une autre façon.

Un humour permanent
L’armée fait bien les choses et les cérémonies d’enterrement sont minutées,  mises en scène, bientôt virtuellement réglées, le jeune soldat en charge du rabbinat discoure avec zèle et désinvolture.
Le destin des habitants de Tel Aviv, à l’opposé des tous les radicalismes, est saisi au travers d’images dérisoires. On peut en sourire, avant qu’il ne soit trop tard. Même s’il est déjà trop tard pour certaines familles.
Du côté des armées en campagne : la baraque des quatre jeunes gardiens d’une frontière en plein désert, au bord d’un barrage qu’on ne voit pas, s’enfonce de jour en jour.
Enfin, des  scènes nocturnes d’un passage de voiture palestinienne, montrent le « folklore » de l’opération : projecteurs, haut-parleur, angoisse partagée, quelque en soit l’issue, il faut tout oublier, taire, faire disparaître, c’est la consigne de la hiérarchie.

Ces quatre jeunes soldats  laissés dans un poste lointain à bouffer une infâme nourriture en boite, abandonnés à une angoisse croissante, ne sont plus que des jouets, fantoches, soumis… Mais pourquoi ? Pour quel combat ? Pour qui ?
Les parents eux, sont  acculés à entendre le Kaddish, à écouter l’hymne national, à déguster café et gâteaux, pour emballer la mort dans un grotesque apparat qui les nie.

Le fox-trot est une danse sur quatre temps qui te fait revenir toujours à ton point de départ, dit Michaël, le père. On piétine, mais sur un rythme léger.  C’est le pas du renard.
Un simple pas de danse ou de folie meurtrière ? Jusqu’à quand ?
S’interroger, interroger, ou se taire ? Ou laisser le film aller son bonhomme de chemin. Je me suis risqué à en parler.

En parler sur quatre temps : le corps des femmes, le corps des hommes, la production et la guerre, ainsi qu’en parle Virginie Despentes. «  Les corps des femmes n’appartiennent aux hommes qu’en contrepartie les corps des hommes appartiennent à la production en temps de paix, à l’État, en temps de guerre. »

Le film touche aussi d’autres thématiques, liées à l’Histoire, à sa mémoire, et à la lâcheté humaine. Impossible de tout développer ici.
Il ne dit rien de la réalité de l’autre côté du mur – la Cisjordanie –  qui paie un tribut plus lourd encore, sauf à montrer quelques Palestiniens au passage du check point. Le couple palestinien exposé à la pluie m’a semblé appartenir au pire des clichés de la femme arabe, grassouillette outrageusement maquillée et ridiculement ornée de brillants.

Double schizophrénie qui cisaille un si petit territoire. Or, si la schizophrénie est une maladie, la politique est le fruit de décisions humaines.

[1]Une Femme fuyant l’annonce, David Grossman, évoqué pour montrer la permanence de l’angoisse qui étreint les familles ayant un fils ou une fille engagé-e.

Josiane Bataillard
https://lesmotsdesrives.com/

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