Peu m’importe…. par Inès

Découvrez la critique de Inès Kieffer pour

« Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » de Radu Jude (Roumanie, France, 2019, 2h)

Dans le cadre du mini-cycle Justice contre l’oubli du 10 au 17 avril 2019 avec les films :
> Le Silence des autres de A.Carracedo & R.Bahar (en séances libres du 10 au 17 avril)
> « Peut m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » de Radu Jude (en soirée débat le jeudi 11 avril à 20h)

 

Le film commence par une projection d’images d’archives, brutalement interrompue par l’écran devenu blanc crépitant. On aperçoit ensuite Mariana Marin, jeune metteuse en scène portant le même patronyme que la célèbre poétesse roumaine. Durant cette séquence, la caméra est portée à l’épaule. Sa fluidité nous étonnerait presque. Elle glisse, avec une négligence savamment calculée, sur les armes et les mannequins en uniformes militaires, exposés dans des vitrines du Musée militaire national de Bucarest.
Mariana est de ces personnes engagées qui veulent transformer leur conscience politique en œuvre d’art. Dans son cas, ce sera un spectacle autour des massacres d’Odessa en 1941, perpétrés sous la dictature d’Ion Antonescu. 350 000 Juifs, roumains et ukrainiens, ont trouvé la mort durant cette période. Cet épisode, douloureux dans la mémoire collective, a été soigneusement occulté par la suite. Et Mariana lutte contre la tendance au négationnisme qui règne chez ses pairs grâce à la parole et à ses lectures diverses — parmi lesquelles on peut citer notamment Isaac Babel et Ludwig Wittgenstein. Son objectif premier est de révéler le rôle qu’a joué la Roumanie dans le génocide des Juifs et des Tsiganes. « Nous sommes ceux qui avons massacré le plus de Juifs, après l’Allemagne », explique-t-elle à Movila, l’un des financeurs du spectacle. Et ce dernier de répondre, moqueur comme à son habitude : « Nous nous trouvons toujours en deuxième position ».

 

Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares relate l’histoire d’un combat à la fois individuel et collectif. Mariana s’impose la tâche vaine et incroyable de rétablir la vérité auprès de ceux qui ne veulent pas l’entendre, tout en faisant face aux injures et aux caprices de ses collaborateurs et acteurs, non professionnels pour la plupart. Très vite, le spectateur se trouve plongé dans une étonnante multiplicité fictionnelle. L’exemple d’un atroce épisode dans l’histoire d’un pays, et sa réinterprétation de nombreuses années plus tard, montrent que les mentalités n’ont souvent pas évolué d’un iota. La jeune femme plonge corps et âme dans ce projet, qui prend rapidement le pas sur sa vie personnelle — les scènes où elle se trouve seule, ou en compagnie de son égoïste compagnon, se réduisent peu à peu. On ne la verra plus que dans sa baignoire, soucieuse, une cigarette à la main.

 

L’ampleur du film, et son aspect polémique, peuvent rappeler à certains égards le cinéma de Jodorowsky, qui brasse tout à la fois le tragique et le grotesque, les anges et les éclopés, pour créer une forme de réalité nouvelle. Dans Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares, nous nous trouvons bel et bien dans la réalité, même si cette dernière peut paraître inconcevable (notamment lorsque les spectateurs applaudissent au moment du massacre des Juifs). Le titre du film est tiré d’un discours du maréchal Antonescu — le Conducător (« guide », ou plutôt « dictateur ») du gouvernement roumain, de 1940 à 1944. Cette phrase — qui servait à l’origine à justifier le massacre des Juifs — est à l’opposé du combat mené par Mariana Marin, visant justement à accepter la barbarie, et à l’intégrer dans l’identité d’un pays pour parvenir à la dépasser. Ce devoir de mémoire est alimenté par de nombreux apartés historiques, et par l’évocation de passionnantes références à de grands historiens, tels que Jean Ancel.

 

Mais Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares porte également sur la genèse d’une œuvre, et la place qu’elle occupe dans une société parfois récalcitrante. En assumant pleinement sa posture d’intellectuelle engagée, Mariana devient la porte-parole du réalisateur (qui, rappelons-le, s’est passionné pour le thème de la mémoire collective, notamment avec son documentaire The Dead Nation, constitué d’images d’archive et portant déjà sur les massacres des Juifs durant la Seconde guerre mondiale). Radu Jude signe là un très beau manifeste sur le pouvoir de l’art, en tant que facteur de vérité.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s